« Il est 15h10 et vive ce qui est bon ! »
Roé — autoportrait en textes
Je n’aime pas accumuler, me répéter — l’écriture est pour moi une quête de concision. La plupart de mes heures, je les passe dans cette même pièce, mon studio. C’est d’ici que mon stylo lève l’encre. Destination : vous.
Je viens de relire mes paroles. Elles commencent à être nombreuses. Chacun de mes textes est une conversation avec moi-même avant de s’adresser à vous. Entre les mots apparaît ce que je ne dis pas — souvent l’essentiel. Rien qu’à regarder ce que j’aime, chacun doit bien voir qui je voudrais être.
Pour mon premier single, Hombre, l’étincelle est née d’un défi : écrire une chanson pour une photo. Cette célèbre image d’un homme qui, la cigarette aux lèvres, regarde en face le peloton d’exécution. Du moins je le croyais. Des années plus tard, j’ai réalisé que l’inspiration venait de ma propre vie — du déni familial fait à mon père à lui cacher le diagnostic qui le condamnait.
Deux secondes avant, face aux fusils
Les mains dans les poches
Toi qui n’étais jamais pressé
Tu veux vivre plus fort que jamais
Au Maximum !
Ce n’est que longtemps après la sortie d’un disque que je commence à le comprendre…
Ma mère a dans son cercueil la cassette de Soledad, tout juste sortie du studio. Elle ne l’a jamais entendue. Qu’elle préfère que je termine mon album plutôt que de me serrer dans ses bras une dernière fois a forgé durablement ma responsabilité d’artiste.
Ah, ma petite mère andalouse
Ce soir, je chante sous notre lune
Pour que tu ondules comme une flamme
Que dans l’air tu profiles ta solitude
Enfant, je parlais en français avec mon père et en espagnol avec ma mère. Sous le ciment ibère, mes racines ont trop longtemps manqué de terre. Je n’aimais pas Franco.
L’odeur de mon père…
Une douce peine me pénètre le cœur
Où donc tout disparaît ?
Pourquoi tout disparaît ?
Moi aussi je saurai
Depuis notre rencontre, c’est toujours elle que je chante. D’ailleurs, je ne chante que ce qui me chante, comme je l’entends. Madame a des talents pour tout mais préfère le mien, c’est fou. Se perd-elle pour que je me trouve ?
Deux noirs soleils
Deux noirs brûloirs
Éclairent ma vie en plein phare
Je veux ton regard encore
Et me voir dans tes fenêtres
L’homme que je voudrais être
Nos silhouettes tout doucement
Se sertissent sous les grands draps blancs
(…)
J’adore me fœtuser tout contre elle
Je n’en dirai pas plus, c’est sexuel
Bien sûr, l’amour, ça devient parfois hard rock’n roll. Les grincements du couple, les étincelles quand on s’électrocute à la jalousie ou à « l’alcool qui dé-camisole la bestiole qui vitriole »… quand on n’est plus que « cendre amoureuse ». Tout est si fragile.
Le bonheur ça se bricole
Ça se décolle et ça se recolle
Devinez qui le rafistole ?
Elle est ma squaw, ma boussole
Combien de temps m’est-il alloué
Pour profiter de votre beauté, Madame ?
On se croit au second refrain
Et c’est déjà la fin
Je suis français. Je ne dis plus à mon sujet « francespagnol » depuis fort longtemps et j’écris désormais uniquement dans la langue de Molière. Mais un jour j’ai écrit dans une sardane rock « les drapeaux ne sont que des chiffons ». Contradiction ? Peut-être pas. Je suis persuadé qu’au monde il n’existe qu’une musique, et j’attends toujours de savoir de quelle couleur est le drapeau de la terre.
Ce tout petit bout de tissu
De quelle couleur peut-il bien être ?
Couleur de tes yeux ?
Et pourquoi pas ?
Nîmes, c’est sa capitale
Qui tisse dans son étoile
Son destin de cigale
Les cerveaux partent à Paris
Elle reste avec Eddie
Roé, Gilles et Denis
Je lis des cris sur les murs
De ces maisons qui me cachent la lune
Je me saoule d’art et de modes
Mais le plus bel art, c’est l’art de vivre
J’écris des chansons d’en bas. Avec des personnages d’en bas. Peut-être parce que je suis né pauvre. Je sais combien il est amer de voir la femme que l’on aime, son amour « Cinq étoiles », coincée « dans l’injustice de la 2e classe ».
Manger, se vêtir, avoir un toit
Soigner ses enfants comme il se doit
Utile et debout, pouvoir tout lire
Croire ce qu’on veut, sans peur et libre
En paix de justice, d’égalité
Armé de respect, de dignité
Des beautés de l’art pour s’épanouir
Tels sont les biens, ô frère humain, à conquérir
Moi, je suis désespérément optimiste
Je sors à la rue chercher du travail
Je ne suis pas américain
Alright ?
J’aimerais être toujours léger et drôle. Je sais que l’art est aussi divertissement. Mais la vérité est rarement légère. Alors je compense.
Demain je commence le bricolage
Les archivages, le repassage
Demain je commence à m’arrêter
De m’arrêter de commencer
Pepita ne me dis pas non
Aujourd’hui, vive ce qui est bon !
C’est tout réfléchi, je recule un peu
Converti à ceux qui adorent le flou
Aujourd’hui j’écris dans la marge, donc à l’étroit. Je ne sais pas ce qui me prend de répondre à des PDG de maisons de disques par des chansons contenant un message désagréable. À celui de Polydor USA, j’ai envoyé Je ne suis pas américain. À celui de Barclay, j’ai écrit Laisse-la, puis j’ai quitté la major.
Il manque une note, il manque un mot
Ça galope dans mon cerveau
Qui met la gomme et le rabot
Madame est fan
Elle défend mon talent
Elle s’escrime pour que je m’exprime
Ouvre la porte à l’art
Montre ton cœur au grand jour
Aujourd’hui n’est pas un jour ordinaire
Tu as rendez-vous avec toi-même
Aujourd’hui encore, je ne m’enflamme que pour ce que je ne sais pas faire. Avec Rockumbero, sorti en février 2026, je continue à sauter dans le vide de l’inconnu. La même urgence qu’au premier jour. La même faim.
Je reste désespérément optimiste. Je vous avais prévenus. Vive ce qui est bon, que l’on soit à Séville, Nîmes, Rio ou Paris.
Chacun de mes textes est une conversation
avec moi-même avant de s’adresser à vous.
Entre les mots apparaît ce que je ne dis pas,
souvent l’essentiel.
Rien qu’à regarder ce que j’aime,
chacun doit bien voir qui je voudrais être.
« La vie est un si court poème,
on ne dit jamais assez je t’aime. »