Les copains d’abord

La chanson Les copains d’abord naît d’une commande d’Yves Robert – ami de Brassens – pour le générique de son film Les Copains.

Pour Brassens chaque chanson est une lettre à un ami, et ceux-ci, qui l’appellent « le gros », sont les mêmes depuis toujours. Il les retrouve régulièrement chez lui au moulin de La Bonde, à Crespières dans les Yvelines, ou à bord de son bateau (appelé Les copains d’abord) lors de sorties sur l’étang de Thau, ou de cabotages.

La chanson connaît un succès immédiat. Pourtant l’histoire de ces amis qui traversent la vie, tous embarqués sur le même bateau a un style imagé mais très classique, presque vieillot et très savant…Les phrases en latin Fluctuat nec mergiturcredo, confiteor, les références à la peinture de Géricault : Le radeau de la méduse, à la littérature : Montaigne et La Boétie, à la mythologie : Castor & Pollux, à la Bible : Jean, Pierre, Paul et compagnie (sans doute aussi ses proches Jean Bertola, Pierre Onténiente et Paul For), Sodome & Gomorrhe, L’Évangile, relient la chanson au monde de la poésie classique.

Cette sophistication n’empêche pas ces images de faire mouche, tout autant que les tournures qui utilisent le langage populaire, C’étaient pas des anges… ils l’avaient pas lu, ou l’argot comme la mare des canards, (la mer ou l’étang).

Avec Quand l’un d’entre eux manquait à bord / C’est qu’il était mort, Brassens semble rendre hommage à Marcel Pagnol et la réplique de César : si M. Brun n’a pas vu Landolfi à Paris : alors il est mort.

3 vers de huit syllabes et un de 5 se succèdent avec une grande régularité sur une rime scrupuleuse.

La structure est AAAA, 7 couplets, simple répétition de la même mélodie.

On a souvent entendu dire que toutes les chansons de Brassens se ressemblent. Rien n’est plus faux. C’est l’accompagnement guitare voix, sobre, uniforme, qui leur confère cette couleur intemporelle qui est sa marque de fabrique, mais qui peut sembler monotone. En réalité, les mélodies du sétois sont riches et très prisées par les fanfares, à l’instar des copains d’abord, dont l’orchestration est plus étoffée ici que d’habitude chez Brassens. La mélodie joyeuse, originale, joue un rôle majeur dans le succès de cette grande chanson qui après deux séances d’enregistrement et 10 prises de voix a été accélérée au mixage.

Les copains d’abord

1964 George Brassens (Editions Musicales 57)

Non, ce n’était pas le radeau / De la Méduse, ce bateau / Qu’on se le dise au fond des ports

Dise au fond des ports / Il naviguait en père peinard / Sur la grand mare des canards / Et s’app’lait les Copains d’abord / Les Copains d’abord

Ses fluctuat nec mergitur / C’était pas d’ la littérature / N’en déplaise aux jeteurs de sort / Aux jeteurs de sort / Son capitaine et ses mat’lots / N’étaient pas des enfants d’ salauds / Mais des amis franco de port / Des copains d’abord

C’étaient pas des amis de luxe / Des petits Castor et Pollux / Des gens de Sodome et Gomorrhe

Sodome et Gomorrhe / C’étaient pas des amis choisis / Par Montaigne et La Boétie / Sur le ventre ils se tapaient fort  / Les copains d’abord

C’étaient pas des anges non plus / L’Évangile, ils l’avaient pas lu / Mais ils s’aimaient toutes voiles dehors / Toutes voiles dehors / Jean, Pierre, Paul et compagnie / C’était leur seule litanie / Leur credo, leur confiteor / Aux copains d’abord

Au moindre coup de Trafalgar / C’est l’amitié qui prenait l’ quart / C’est elle qui leur montrait le nord / Leur montrait le nord / Et quand ils étaient en détresse / Qu’ leurs bras lançaient des S.O.S. / On aurait dit des sémaphores / Les copains d’abord

Au rendez-vous des bons copains / Y avait pas souvent de lapins / Quand l’un d’entre eux manquait à bord / C’est qu’il était mort / Oui, mais jamais, au grand jamais / Son trou dans l’eau n’se refermait / Cent ans après, coquin de sort / Il manquait encore
Des bateaux j’en ai pris beaucoup / Mais le seul qui ait tenu le coup / Qui n’ait jamais viré de bord

Mais viré de bord / Naviguait en père peinard / Sur la grand mare des canards / Et s’app’lait les Copains d’abord / Les Copains d’abord

George Brassens (Sète 22 octobre 1921 – Saint Gely du Fesc 29 octobre 1981)

Tout le monde chante à la maison des Brassens. La mère est napolitaine, très catholique et le père libre-penseur, entrepreneur de maçonnerie. Le professeur de français de Georges, Alphonse Bonnafé, alias « le boxeur » l’initie à la poésie. On était des brutes, on s’est mis à aimer les poètes. Brassens n’a pas de diplôme mais il acquiert une grande culture littéraire en se rendant tous les jours à la bibliothèque municipale du quartier. Il adore la poésie, lui qui a également une passion pour CharlesTrenet et Tino Rossi, et aime Joe Dassin, Claude François, Johnny Hallyday et le jazz.

A Paris ses amis le poussent à écrire ses premiers recueils de poésies. Quand Pierre Seghers lui consacrera un volume de sa prestigieuse collection « Poètes d’aujourd’hui », il continuera à dire Je ne pense pas être un poète…Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi. Il dira aussi Pour reconnaître que l’on n’est pas intelligent, il faudrait l’être.

Et si Brassens n’avait pas rencontré Patachou ? C’est elle qui l’aide à percer. Sa discographie sera constituée de 196 chansons (douze albums), dont de nombreuses reprises de poètes. Beaucoup de ses chansons seront traduites, dans une vingtaine de langues.

En 1947 Brassens rencontre la seule femme dans sa vie « Pupchen» Joha Heiman, une estonienne avec qui il ne partagera pas le toit, et à qui il écrira entre autres La non demande en mariage, J’ai rendez-vous avec vous, Je me suis fait tout petit, Rien à jeter, Saturne.

Derrière sa pipe et sa moustache malicieuse, Brassens symbolise l’ami que l’on aimerait avoir. Il symbolise aussi l’homme timide mais frondeur libertaire, antimilitariste, athée, qui méprise la gloire et l’argent et qui dit ce qu’il pense « en face.». Je prends les idées qui sont à tout le monde et je les traduis selon ma propre nature.

Brassens se lève à cinq heures du matin, se couche tôt, et aime composer au clavier. Durant toute sa carrière il souffre de calculs rénaux accompagnés de crises de coliques néphrétiques qui l’obligent parfois à quitter la scène et qu’il soulage en respirant de l’éther. Il subit plusieurs opérations des reins avant de mourir d’un cancer de l’intestin généralisé. Pupchen est enterrée avec lui dans le caveau familial à Sète.

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